04/04/2026

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Leçons et perspectives du développement économique de Taïwan

01/11/1998
La créativité se cultive de bonne heure. L'informatique jouera un rôle important dans la vie de ces enfants.

Le succès de la réforme agraire lancée par le gouvernement de la République de Chine peu de temps après son arrivée à Taïwan est à l'origine des grands accomplissements économiques de l'île. C'est à la suite de cette réforme, qui s'est déroulée de façon pacifique, que la population a entamé et mené à bien le plus grand projet de reconstruction économique de l'histoire de la Chine. Familier des milieux industriels et commerciaux de Taïwan, dans lesquels j'évolue depuis plus d'un demi-siècle, je suis fier d'avoir participé à ce processus de transformation.

En termes de développement économique, Taïwan a battu le record mondial, puisqu'aucun pays n'a connu une progression aussi rapide au cours des 40 années passées, le taux de croissance annuel moyen ayant presque atteint les 9% sur toute la période. Les économies développées, telles que celles des Etats-Unis et du Japon, n'ont jamais connu un tel rythme, y compris durant leurs phases de plus forte expansion. Et aucun des nouveaux pays industrialisés, dont l'essor a en général été particulièrement rapide, n'a jamais égalé Taïwan.

Comment peut-on expliquer une telle réussite ? Certains spécialistes des économies en développement ont avancé la théorie de la « demande d'après-guerre ». Pour le Prix Nobel américain Simon Kuznets, c'est la prospérité qu'a connue le monde dans les années 60 qui, en créant un marché international très demandeur en produits de l'industrie légère, a permis à certains pays en voie de développement de s'orienter vers les industries d'exportation et d'accumuler des capitaux. A bien des égards, cette théorie semble juste ; pourtant, bénéficiant de ces mêmes conditions favorables, une partie des pays en développement se sont industrialisés avec succès, alors que les autres éprouvaient des difficultés à effectuer leur transformation. Quelles peuvent bien en être les raisons ? La conjoncture externe n'explique pas, à elle seule, la situation. Il ne faut pas négliger les facteurs internes qui ont été la clef du succès dans certains cas particuliers.

Fondamentalement, les pays qui ont échoué dans leur industrialisation ne disposaient pas de l'environnement stable nécessaire à la construction économique. Une guerre ou de graves conflits intérieurs – politiques, raciaux ou religieux – les ont empêchés d'accumuler des capitaux et d'attirer des investissements.

Un déséquilibre dans l'utilisation des terres au profit de l'industrie manufacturière conduit à une concentration excessive de la propriété foncière qui s'accompagne d'une envolée des loyers. La majorité des agriculteurs voient fondre leur pouvoir d'achat, tandis que le capital des propriétaires fonciers demeure improductif. Les loyers exorbitants que ceux-ci exigent découragent les investissements industriels.

Ce déséquilibre est bien souvent aggravé par un environnement politique obsolète, un gouvernement dictatorial, la corruption et une administration inefficace qui contribuent aussi à l'échec de l'industrialisation des pays en développement, le progrès économique étant étroitement lié au progrès politique.

Les spécialistes font également remarquer que l'essor économique est subordonné à certains facteurs sociaux : l'assimilation des valeurs de la modernité, l'existence d'un consensus sur la démocratie et l'économie de marché, la volonté d'entreprendre et d'investir. La réunion de ces conditions passe par la généralisation de l'éducation. Or, dans de nombreux pays en voie de développement, les besoins dans ce domaine ne sont pas satisfaits.

La réussite économique de la République de Chine reçoit les éloges et fait l'envie de certains membres de la communauté internationale. Personnellement, je ne pense pas qu'elle doive être considérée comme un « miracle ». Au cours du développement économique et social, le gouvernement de la République de Chine a su intégrer dans son action les principes de l'économie de marché et de la démocratie, comme en témoignent la politique de la terre au cultivateur, la série de programmes de construction économique, la mise en place d'une infrastructure et les mesures de renforcement de la qualité de la main-d'œuvre. Ces politiques ont contribué à la formation de capital, encouragé les investissements et les créations d'entreprises, facilité les mesures de garantie d'une concurrence loyale et, le plus important, permis d'établir un solide réseau d'entreprises privées.

En second lieu, Taïwan a fait la démonstration de son impressionnante capacité à résister aux diverses atteintes venues de l'extérieur. Prenons l'exemple de la crise financière qui frappe actuellement l'Asie. Taïwan n'a pas été aussi sévèrement touchée que les autres pays. Cette résistance doit être portée au crédit des performances du secteur privé.

Au cours des dernières années, le secteur tertiaire a remplacé l'industrie manufacturière en tant que pivot de la structure économique de l'île. Il a fallu entre vingt et trente ans à l'Europe, aux Etats-Unis et au Japon pour achever cette transition, alors que Taïwan a restructuré son économie en six ou sept ans seulement. Cela prouve la flexibilité et la vitalité de ses entreprises privées.

L'examen du seul volet économique ne peut suffire pour comprendre la voie suivie par Taïwan dans son développement, puisque l'île est également soumise à l'influence, directe ou indirecte, de facteurs politiques tels que la décentralisation, la modernisation de l'administration gouvernementale et la mise en place d'un système de couverture sociale. La principale caractéristique de ce que l'on appelle le « modèle taïwanais » est que, tout en établissant d'importantes relations d'investissement et de commerce avec le Japon et les Etats-Unis, Taïwan a été capable, au cours de sa transformation rapide en nouveau pays industrialisé, d'édifier son propre système de production industrielle. Après la guerre, l'« école de la dépendance », en science économique, a montré que de nombreux pays émergents étaient devenus, durant leur processus de développement économique, les débiteurs des pays industrialisés, et que ceux-ci avaient ainsi pu contrôler leurs marchés et en faire de nouvelles « colonies ». La République de Chine a réussi à éviter ce piège.

Personnellement, je crois que, pour entrer dans le club des pays avancés, Taïwan doit renforcer ses capacités de recherche et de développement par des investissements plus importants. Elle sera ainsi en mesure de mettre au point ses propres techniques et de poursuivre sa croissance économique. Depuis longtemps, Taïwan dépend du Japon pour ses importations et des Etats-Unis pour ses exportations. Si elle ne parvient pas à s'affranchir de cette double dépendance, elle ne pourra ni améliorer sa structure industrielle ni élever son niveau technologique.

Puisqu'elle sera toujours confrontée à la concurrence et à la pression des pays développés comme des pays en développement, la seule solution pour elle est de continuer à améliorer le climat des investissements et de tenter d'identifier les techniques à fort potentiel de développement. Taïwan doit comprendre qu'elle ne peut plus compter sur les anciennes politiques de prêts à bas taux d'intérêt et de déductions ou d'exemptions de taxes pour se soustraire aux défis venant des deux côtés. Elle doit se doter d'un système adapté d'importation et d'implantation de nouvelles techniques. Dans le cas inverse, non seulement elle sera concurrencée par les pays en développement, mais elle deviendra aussi la cible des représailles anti-dumping et des quotas d'importation des pays développés.

Quand je parle de techniques, je prends le mot au sens large et je fais allusion aux programmes d'amélioration de la productivité et de la gestion, de modernisation des structures de production, de renforcement des « efforts technologiques » du personnel, d'enracinement d'un véritable esprit d'entreprise qui conduit à accomplir, malgré les dangers et les difficultés rencontrés, et de réforme du système éducatif. C'est grâce à la combinaison de ces facteurs qu'un pays peut parvenir à élever son niveau technique. Par conséquent, avant d'être admise dans le club des économies avancées, Taïwan doit se forger cette « culture des techniques », si elle veut se protéger contre le protectionnisme des pays développés, d'une part, et contre la concurrence des pays en voie de développement, d'autre part.

Il existe deux catégories de techniques : les techniques de base (dont font partie les méthodes d'amélioration de la qualité de la production) et les techniques de haut niveau (qui désignent les méthodes mises au point grâce à la recherche et au développement et dont naissent les nouveaux produits, les nouveaux designs et les nouvelles performances). Ces deux catégories sont inséparables. Ce n'est que lorsqu'elle les réunira et qu'elle saura les combiner et les intégrer que Taïwan aura les moyens de réaliser des percées dans ce domaine.

D'autres actions peuvent être entreprises, comme l'introduction, l'assimilation et l'amélioration des techniques étrangères, pour en faire des techniques « à la taïwanaise », ainsi que la commercialisation des produits de haute technologie avant les étrangers. Je pense que les Chinois, avec leur intelligence et leur talent, relèveront avec brio ces défis.

L'économiste Joseph Schumpeter a clairement montré que l'esprit d'entreprise est la force motrice de la croissance économique. Dans le passé, celui-ci s'incarnait essentiellement dans le talent et la détermination des individus. Aujourd'hui, dans la perspective d'un XXIe siècle où la compétition promet d'être rude, l'esprit d'entreprise doit aussi mettre un accent particulier sur les attitudes organisationnelles et la connaissance des relations sociales et des tendances contemporaines. Autrement dit, il doit se concentrer davantage sur le travail d'équipe, le professionnalisme et la prise de décisions rationnelles, afin de répondre aux exigences particulières de cette ère nouvelle.

Taïwan doit intégrer les changements du système économique international pour s'adapter aux nouvelles tendances. La promotion de la libéralisation économique et du libre-échange ne sera possible que si les entreprises privées ont la volonté et l'ambition de rivaliser avec leurs concurrentes dans le monde entier. Elles doivent aussi assimiler ces notions contemporaines que sont la technologie née de la recherche et développement, les investissements et le marketing, l'adoption d'une perspective internationale et d'une vision globale. Dans le même temps, il appartient au gouvernement de placer l'amélioration de la compétitivité de Taïwan au centre de sa politique. De ce point de vue, des domaines tels que la fiscalité, la protection sociale, l'environnement de travail et les lois et règlements sur l'industrie et le commerce laissent beaucoup à désirer. Je crois fermement que nos entreprises privées ont jeté des bases solides au cours des 40 dernières années. Si les autorités publiques adoptent les politiques nécessaires au développement industriel et travaillent à l'instauration d'un environnement juste offrant des conditions raisonnables à la poursuite de la croissance, Taïwan, dont les entreprises privées savent faire preuve d'une vitalité, d'une flexibilité et d'une persévérance étonnantes, obtiendra de nouveaux résultats impressionnants au cours du siècle à venir.


Koo Chen-fu est le P.D.G. de Taiwan Cement




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